Il contre-attaque en parlant de lui. De lui-même.

Le livre jeunesse n’est pas en reste, de Olivier Jeffers (L'Extraordinaire garçon qui dévorait les livres, chez Kaléidoscope, avec une magnifique réédition en livre animé) à Lane Smith (C'est un livre, publié par Gallimard Jeunesse), on ne compte plus les albums prônant la lecture papivore. Drôle d’époque tout de même, si l’on y pense, que celle où des auteurs sont condamnés à un exercice réflexif, faisant la promotion du support même de leur expression.

Mais il n’y a pas que le livre électronique. Il y a aussi ces associations qui ferment, ces autres menacées, ces libraires qui s’épuisent et ces politiques publiques vidées de leur sens avant d’être dépourvues de moyens...

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C’est bien ce contexte, et celui, électoral de cette année particulière, qui a motivé l’existence d’un élégant et agréable petit livre, publié par L’École des loisirs, diffusé gracieusement, intitulé « Lire est le propre de l’homme », puisqu’en introduction Jean Delas et Jean-Louis Fabre, directeurs de la maison d'édition, rappellent d’emblée : « Connaissez-vous deux mots plus proches que lecteur et électeur ? ».

Sur leur invitation, une cinquantaine d’auteurs a produit quelques images mais surtout des textes courts sur la lecture et le livre, qui prennent la forme de lettres, nouvelles, contes ou discours. Alors, on sent parfois l’écueil, ou la difficulté, pour un auteur, de s’emparer d’un sujet publique, si ce n’est politique, de s’astreindre au sérieux, à l’informatif. Pourtant, ce qui domine d’abord dans ces textes, c’est l’expression d’un amour inconsidéré pour les livres, bien entendu à l’origine de la vocation de tous ces auteurs. Rien d'une érudition savante ou démonstrative dans ces déclarations. Ce qui leur permet d'être particulièrement touchantes. Marie Desplechin y affirme d’ailleurs qu’elle n’aime par les « grands lecteurs » et leur « manières péremptoires », tandis qu’une Malika Ferdjoukh convoque le souvenir d’Yvette, dame du petit peuple de la Goutte-D’or, lectrice monomaniaque de romans photos, qui lui bâtit pourtant son « éveil intellectuel » par sa détermination à donner corps à l’affirmation « Il faut lire des livres ! ». Beaucoup de sensibilité et d’émotion, donc, pour parler de sa propre enfance, ou de l’enfance tout court, telles une Nathalie Brisac ou une Jeanne Ashbé qui nourrissent leurs mots de tant de tendresse pour décrire les petits lecteurs en « activité ».

Claude Ponti est sans doute celui qui retourne le mieux la difficulté de l’exercice par un brillant petit texte dans lequel il fait parler le premier homme qui a gravé la première marque sur une omoplate de cerf (!) et qui a donc inventé tout en même temps l’écriture et la lecture. De là, il déroule : le galet d’argile, le papyrus, le rouleau, le codex, boute au passage de côté le phacochère, cite Salomon et Lao Tseu, pour parvenir à Nasr Eddin Hodja et finir par cette magnifique conclusion « Nous sommes des êtres de culture ET de choix. Parce que nous savons lire et que nous lisons ».

Ce à quoi Christian Oster répond « Lire sert à tout. Et toute politique doit commencer par une politique de la lecture ».

Tout un programme, donc. Dont on aimerait qu'il soit lu. Et entendu.

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Dorothée de Monfreid, © L'Ecole des loisirs, Lire est le propre de l'homme.